Ma France à moi

C’est juste une histoire vraie, que je veux partager en cet été glacial. À la base, Sofia et Inès* n’avaient pour ainsi dire aucune chance. Une enfance au Petit Bard, quartier délaissé – mais alors, longtemps et vraiment délaissé – de Montpellier. Environnement hostile : violence ordinaire, obscurantisme religieux, chômage, trafic de drogue, analphabétisme, sexisme, horizon béton. Et une maman qui galère, seule, mais qui s’accroche aux rampes pour protéger, éduquer, élever, au sens premier du terme, ses filles.

Raconté ainsi, on dirait Les Misérables. Il n’en est rien. À 23 ans, Sofia, studieuse et sophistiquée, n’a jamais connu l’échec scolaire, a réussi de difficiles études de droit à la faculté. Elle a même doublé les fils de bourgeois, ceux qui ne la regardaient pas en première année – une Arabe du Petit Bard, non mais… -, en étant couronnée major de sa promotion de Master. Elle fait aujourd’hui ses premiers pas professionnels dans le service des marchés publics d’une collectivité. Quand elle doutait d’elle, au début de ses études, et voulait tout arrêter, sa mère lui a dit : « Tu veux faire des ménages, toucher des salaires de misère, et ne jamais rien pouvoir t’offrir de toute ta vie ? Dans ce cas, arrête d’étudier, ma fille. » La petite sœur est l’opposée – c’est tellement répandu dans les fratries : modèle bulldozer, sportive du matin au soir, pompier volontaire à 17 ans, puis se classant 3ème sur 4.000 candidats au concours d’entrée à l’Ecole de santé des Armées, à Bron (Rhône). Direction l’internat militaire. À tout juste 20 ans, le grand départ, pour servir un grand pays, qui vibre en elle. À 7 ans, elle s’était déjà mise à la boxe pour faire taire à coups de poings les garçons de la cage d’escalier qui insultaient sa mère, suspecte car célibataire.

Ces deux gamines des cités méritent bien plus qu’un pauvre billet du lundi soir. Elles font et sont la fierté de la France. Elles ont déjà gravi, si jeunes et avec les dents, tant d’échelons. Elles tordent le cou aux victimes théâtrales et auto-proclamées, trop nombreuses dans les quartiers. Elles diraient avec des mots qui fusent : j’ai pu réussir car je m’en suis donnée les moyens, je sais ce que je dois à mon pays, il m’a permis d’étudier gratuitement, et même d’être aidé à l’université, et j’ai travaillé dur pour m’extraire du ghetto.

Toutes deux haïssent les extrémistes islamistes, beaucoup plus violemment que nous pouvons les haïr nous-mêmes, nous autres Gaulois. Faut dire qu’elles en ont côtoyé de près. Leur discours à leur égard est trop virulent pour être publié. Détail surprenant : avec leur mère, ce trio 100 % féminin, qui a pourtant bien ramé, ne forme pas un bloc dans lequel tout le monde penserait pareil : dans le désordre politique, l’une est à gauche, l’autre à droite et la 3ème s’en fout.

Je suis arrivé à un âge et dans des sphères où les gens passent une bonne partie de leur temps à se demander comment faire pour payer moins d’impôt. Pour ma part, et je revendique cet engagement citoyen, je suis d’accord pour payer plein pot, afin que d’autres Sofia et d’autres Inès percent sur le sol de France.

* Les prénoms ont été modifiés.

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