Le temps

Il y a ceux qui ne l’ont jamais, à trop courir après les liasses d’euros, les filles ou leurs mômes – dans le désordre. Et il y a ceux qui le prennent, et le disent et le répètent, et c’en est toute une religion à les entendre. Trêve de balivernes : nous sommes tous égaux face à lui. Il passe pareil pour tout le monde, des favelas à Tokyo, de Reykjavik à Maputo. On a beau le retarder par tous les artifices – des crèmes ruineuses, des injections douteuses, des croyances religieuses ou du sport en surdose -, rien à faire, il finit chaque fois vainqueur. Le plus volontaire des hommes, capable d’infléchir son destin à coup de livres et de cœur, n’a pas de prise sur lui. Il nous mène tous au même endroit. On le sait trop bien, même si on le dit peu, par une espèce de superstition bête.
Et pourtant, on le porte au poignet, il s’affiche sur nos greffons de smartphones, au bas des écrans, au fronton des édifices, partout. Dans les villages, les cloches sonnent encore sa marche cadencée. Pour les plus pressés/stressés d’entre nous, il est synonyme d’argent. Voilà qui n’est ni très romantique ni tout à fait faux. Les plus fragiles, eux, tentent de l’oublier, ce compagnon implacable, dans les vapeurs d’alcool, les volutes de H ou les antidépresseurs. Ça fait de la TVA dans les caisses de l’Etat.
Il ne s’écoule jamais comme on le voudrait. Le lundi, dans le gris des réunions, il s’étire à l’infini, tels les méandres d’un fleuve. Du mardi ou jeudi, les trois seuls jours ouvrés réels (chut…), les travailleurs sprintent contre lui, au coude à coude, en corps à corps. Le vendredi, il se prélasse et joue la montre. Le week-end et en vacances, il s’affole, se dérègle et s’évanouit dans le sommeil perdu. Il est un faux ami dès l’école, avec sa méchante orthographe – deux sons, cinq lettres. Plus tard, il sécrètera son poison insidieux, diffusant le vertige de sa marche, la nostalgie des photos jaunies, le trou noir de l’avenir. Pourtant, il est aussi, et surtout, une pépite d’or en évidence – un verre entre amis, une virée au soleil, un petit noir dans une brasserie inconnue, à la place d’un rendez-vous pro inventé. A onze jours de la fin du monde, il serait… temps de s’en rendre compte !

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