L’autre guerre

On s’en fout un peu : l’an prochain seront commémorés les cent ans de la 1ère guerre mondiale, qui saigna l’Europe jusqu’à l’horreur de Verdun. Ca vaut pas la coupe du Monde de foot au Brésil ou les passionnantes élections municipales françaises, les deux vrais événements (dans la catégorie prévisible) de 2014. A part quelques collectionneurs et rédacteurs en chef en panne de sujets de Une, cette inepte guerre des tranchées ne fait plus recette. Pour remettre un peu d’ordre, gageons que l’Education nationale ira de son petit effort, en distribuant de jolies clés USB pleines de lettres sans faute, écrites par des Poilus sans vie. On pourrait presque leur ouvrir un compte Facebook, à ces gloires d’outre-tombe et d’outre-siècle. Ils auraient encore des choses à nous dire.
Nous dire quoi ?
Que 100 ans après, le monde a basculé dans une autre guerre, aux millions de victimes invisibles. La course aux gains de productivité et la mondialisation, mère des délocalisations, mettent hors du jeu social des milliers de personnes en plus, chaque jour que le Dieu Finances fait.
Que le marché de l’emploi est devenu le maquereau des marchands d’anxiolytiques. En langage DRH, on dit « risques psycho-sociaux ». Il y a le choix sur la carte du menu : pression des petits chefs (« sois encore heureux d’avoir un boulot »), rumeurs venimeuses noircissant les couloirs (« à ta place, j’attendrais le nouvel organigramme pour faire un gosse »), brutalité des actes (mises au placard, licenciements abusifs), discriminations (hommes/femmes, candidats d’origine étrangère), hypocrisie des chiffres officiels – combien de gens réellement inactifs, si l’on inclut les non-inscrits à Pôle emploi ?
Que certains ‘fleurons de l’économie’ agissent comme les plus abjects généraux : fournisseurs et prestataires égorgés, effectifs réduits ‘en prévision’ d’éventuelles difficultés futures (j’en ai rêvé, Amaury l’a fait), évasion fiscale orchestrée par des bataillons de juristes spécialisés (Total-ment d’accord), fausses valorisations des collaborateurs – non, l’invitation au séminaire dans un château de la Vallée de Chevreuse n’est pas liée à votre valeur, mais à la consommation d’une ligne de crédit.
Que même avec un job, beaucoup de gens meurent d’ennui ou de stress : salaires de misère, absences de perspectives de carrière, illisibilité du cap, sentiment de ne pas être entendu, impliqué et employé à son juste niveau.
Que 100 ans après, vous auriez décidément plein de choses à dire, à votre tour, sur cette guerre mondiale à vous.

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