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Police désarmée

Coups de gueule, poil à gratter...

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Police désarmée

Avec 47 suicides de fonctionnaires depuis le début de l’année, dont celui, le 12 novembre, du médiatique commissaire Antoine Boutonnet, bras armé de l’État dans les stades de foot pour lutter contre le hooliganisme, la police nationale française semble au bout du rouleau. Hostilité croissante d’une partie de la population. Pression hiérarchique invoquée par certains syndicats. Impression de se voir demander l’impossible : interpeller en douceur ? Inefficace, voire dangereux ; interpeller de façon trop musclée peut exposer à des sanctions. Les smartphones, sorte de flingues digitaux, filment et alimentent les réseaux sociaux. Le moindre début de bavure bave et buzze. Même si, bien sûr, il arrive que des policiers dérapent et doivent être jugés comme tout un chacun. 47 suicides : un job difficile, assurément, souvent choisi par vocation plus que pour la sécurité de l’emploi. Disposer d’une arme augmente les chances de réussite du suicide. Difficile de se rater.

Incompréhension, aussi, face à la justice. Sentiment que les délinquants surfent sur une sorte d’impunité, d’après certains flics. Amer sentiment de ne servir à rien, pour d’autres. Un comble, alors que cette fonction – protéger la population – revêt la même utilité sociale que celle de l’instituteur apprenant à lire, de l’ingénieur créateur de solutions de transition énergétique ou du médecin soignant l’enfant malade. Un comble, alors que des cadres de secteurs, à y réfléchir, bien secondaires – la communication, l’informatique, le marketing, la pub, les médias etc. – se croient, eux, indispensables. Suffisamment, en tout cas, pour ne pas songer une seule seconde au suicide et se regarder plus d’une seconde dans les miroirs.

Certaines zones sont devenues dangereuses pour l’intégrité physique des forces de l’ordre, comme en atteste l’attaque, surréaliste, d’un véhicule sérigraphié, en octobre 2016, à coups de cocktails Molotov à Viry-Châtillon, les policiers choisissant de ne pas tirer sur leurs assaillants. Le Bataclan, Charlie, l’assassinat d’un couple à Magnanville à son domicile, les affrontements ultra-violents avec les casseurs pendant les manifestations contre la loi El Khomri… La liste est longue et non exhaustive. Quant à la nouvelle loi, elle rivalise d’approximations, selon les experts : un policier peut ouvrir le feu si cela est « absolument nécessaire et strictement proportionné ». Proportionné, par rapport à quoi ? Une kalachnikov pointée vers le ciel est-elle menaçante, ou pas ? La loi étant relativement floue, les juges vont rédiger la jurisprudence pendant dix ans, au fil des affaires, avec les risques de casse induits.

Une loi qui s’adapte donc tant bien que mal, avec, depuis 2016, l’autorisation du port d’arme en dehors du service. Ce qui s’accorde au contexte (les policiers sont des cibles et doivent pouvoir se protéger) et à une demande accrue de protection de la part de la population. On comprend que le danger peut surgir n’importe où, n’importe quand, de n’importe qui. Mais, après la tuerie perpétrée par un jeune policier de 31 ans, ce week-end à Sarcelles, des voix s’élèvent pour supprimer ce dispositif. Une éventualité à laquelle Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, ferme immédiatement la porte. L’acte reste, d’après lui, un « drame imprévisible ». L’élément déclenchant n’est pas le port d’arme, mais une rupture amoureuse. Même sans port d’arme, ce gardien de la paix aurait pu agir « par un moyen détourné, voire récupérer son arme laissée au travail », rappelle le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure.

Reste, d’un point de vue purement opérationnel, que les policiers « ne tirent pas assez à l’entraînement », de l’aveu même de Céline Berthon, secrétaire générale du syndicat des commissaires de police nationale. Trois fois par an seulement. 30 cartouches par session. Pas suffisant pour défendre et se défendre, alors que la menace devient protéiforme. Si la sélection et l’encadrement de la police nationale donnent globalement satisfaction, la formation fait figure de parent pauvre.
Autre piste que la place Beauvau ne doit pas négliger : la dimension psychologique. Le tabou de l’acceptation de la fragilité doit sauter, pour mieux prévenir la déprime. C’est aux psychologues à aller au-devant des policiers, et non l’inverse. Il serait temps. Le monde économique, autre bastion-phare d’affirmation de la force, où les dirigeants s’interdisent jusqu’à la maladie, y arrive bien : le management collaboratif, la reconnaissance de ses erreurs, la sortie de l’isolement par l’accompagnement de professionnels, l’usage de gros mots tels que « le bonheur en entreprise ». Des attitudes qui ne coûtent pas ou peu d’argent, mais permettent de voir les choses autrement. Bref, s’il fallait encore le démontrer, les moyens financiers et les embauches annoncées par paquets de mille ne garantissent ni une action publique efficiente, ni le bien-être au travail.

 

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