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De quelque part

Coups de gueule, poil à gratter...

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De quelque part

Faut bien être de quelque part, dans ce monde qui fout le camp. Moi, le hasard beaucoup, la volonté un peu, m’a déposé par là, au bord d’une eau bleue, sous un ciel bleu, dans un soleil jaune que les Miss Météo montrent chaque soir à l’écran, à la fin de leur tour manuel de France, en se trompant un peu quand elles balaient le bas de l’Hexagone, parfois leur index se balade sur le Massif central pour parler de nous, ou alors il dévale une virgule qui vient se noyer dans la flotte méditerranéenne. Une drôle de destination que ce bord de mer, un peu loufoque, terre de moustiques, de pétanqueurs et de gitans. Pas un Club Med, pas un yacht, pas même un milliardaire russe avec plein de sang sur les mains mais ça se voit pas. Quelques croisiéristes américains quand même qui débarquent à Port-Vendres ou à Sète. Pour les distraire, on prend un gars du coin, avec un accent qui fleure bon la rocaille, et, accompagné d’un guide, il leur fait visiter la Pointe Courte, aux Américains, les halles, et tout. Un tabac, ce concept de « Local Hero » (héros local). Ça les conforte, les Américains, dans l’idée qu’ils se font du Français, une paillasse qui se la coule douce, qui aime la vie et qui tchatche. Ça colle avec la carte postale.

J’aurais dû grandir ailleurs paraît-il et peut-être, dans des villes plus grandes, avec des gens plus riches, dans des écoles d’élite, pour accomplir un destin décidé d’avance depuis le carnet de naissance. Mais j’en suis de moins en moins sûr, avec l’accumulation des heures de vol. C’est vrai quand même que presque tous les copains du bahut se sont fait la malle fissa, juste après le bac. Aujourd’hui, ils mènent grand train, grand avion même, dans la banque, dans la pub, dans l’audit, dans le droit, dans le fric. Moi je suis content pour eux, j’aime quand les gens réussissent surtout s’ils l’ont bien mérité, et ils sont restés des copains dans mon cœur, même si on se reverra pas, ou alors pour un enterrement, ça sera l’occasion.

C’est pas mal finalement ici, ça fait comme une base dont on est bien content de partir, mais qui forme comme un nid douillet ultime. Avec ses menteurs, ses feignasses, ses poisseux, ses pas connectés, ses couscous et des manouches, comme chantent les couscous et les manouches eux-mêmes au stade de foot, le samedi soir. Avec un profil de pays en voie de développement : plein de chômeurs partout, mais de la jeunesse, du sourire, une envie d’avenir et d’innovations, et des habitants en plus chaque année, à ne plus savoir qu’en faire, ça rend heureux les promoteurs. Et puis, avec cette ère digitale, on dirait que les frontières et distances s’abolissent, que le cœur du monde bat partout et que les talents se décentralisent. Sont pas plus forts que nous.

Avec une nature toute rabougrie, pas généreuse, que ça va pas s’arranger, demandez donc aux viticulteurs et aux assureurs s’ils ne s’attendent pas au pire avec leurs ennuis de sécheresses. On n’a pas de pétrole et peu d’idées, mais on a de beaux faits divers saignants, des paysages à couper le souffle du mistral et un patrimoine antique et médiéval si beau qu’il pourra faire déprimer des armées d’âmes sensibles, chaque dimanche après-midi, pendant encore au moins 2.000 ans.

On fait des trucs pas comme ailleurs, ici. Le rapport à la loi se distend comme deux flaques qui se tournent le dos sur le trottoir. Rouler en scooter sur les rails du tramway par exemple, ou prendre un feu rouge pour un stop : ça semble évident à beaucoup de clampins du Sud, mais ça peut choquer le gars d’un autre coin, ces coins que la Miss Météo montre juste avant sur la carte, les coins de la chasse à courre, des forêts graisseuses, où on s’est foutus sur la gueule avec les Anglais et les Allemands, où le Royaume de France bâtissait des beaux châteaux, des coins normaux quoi.

On a des élus qui parfois mettent pas de cravates, des inconnus souriants qui vous claquent trois bises sans raison, pourquoi toujours chercher des raisons à tout, des conducteurs fadas qui brûlent l’asphalte, comme s’ils allaient signer le contrat du siècle. Alors que non, il n’y a pas de contrat du siècle au bout, peut-être un Ricard, ou une blonde, ou une brune, ou un pote, ou rien du tout, que la solitude qui nous attend tous au virage. Il y a ces réseaux et ces dynasties, qui tiennent les villes et font des coups. Les gens de pouvoir dorment à peine et ne meurent jamais. Et aussi cette Commedia dell’arte, ces cent sens du verbe et ce sable feint. Et la lumière, partout la lumière, une vraie déclaration d’amour. Faut bien être de quelque part, alors pour moi ça sera du Sud, dans ce monde qui fout le camp.

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4 réponses à De quelque part

  1. vitray dit :

    Excellent Excellent
    Vous auriez fait un très très bon redac chef à La Semaine de l’Allier
    Vous auriez donné du « jus »a notre Bourbonnais

  2. Volle Jean Paul dit :

    Trop beau Hubert! Tu me prends dans ce quelque part, ce SUD qui nous fait chaud au cœur, avec ses bleus lumineux et son désordre qui nous plait tant. Peuvent pas savoir, les autres, notre rapport charnel à la lumière… Tu as tout dit, au plaisir de te relire. Amitiés JP

  3. Martine PUECH-MULLIER dit :

    Bien vu Hubert ! Moi qui partage mon temps entre le « nord de la Loire » et ce Sud où je suis née, j’ai acquis le recul nécessaire pour apprécier à sa juste valeur la lumière du sud et tout ce qui va avec… Un plaisir de te lire chaque semaine…

  4. Très sympa ce billet du Lundi, très objectif …cela m’inspire et me fait songer à la chanson de Nino Ferrer…le sud 🙂

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